Concours Interlettre, Nouvelle

13 novembre 2023

Les Correspondances d’Eastman | Concours de l’Interlettre — 2023

Nous vous présentons ici les 3 textes gagnants du concours Interlettre 2023.

Le prix Jacques Allard a récompensé trois textes sélectionnés par le jury. Félicitations à tous pour votre participation.

Chaque année, à l’occasion des Correspondances d’Eastman se tient un concours d’écriture ouvert à tous et à toutes. Il s’agit d’écrire une lettre, d’un maximum de 500 mots, selon un thème défini et divulgué lors du lancement de la programmation. Les participants et participantes ont deux mois pour faire parvenir leur texte. Un comité de présélection choisit alors les finalistes, qui seront ensuite réduits à cinq gagnants et gagnantes par les membres du jury, dont une personne qui reçoit le Grand Prix. Dans le cadre du concours de l’Interlettre 2023, nous vous invitions cette année à écrire un essai littéraire qui porte sur ce qu’est le territoire selon vous, sur ce que vous inspire le thème « Territoires de pensée ».

 

Céline Jodoin – Gagnante du 1er prix Jacques Allard-Édition 2023 du concours de l’Interlettre

Ma forêt forteresse

Chaque jour, je foule une parcelle de la terre, comme le font des milliards d’êtres humains. Il existe probablement pour chacun un endroit pour y faire le vide ou le plein, se poser ou se détendre. Certains préfèrent l’agitation de la ville et ses bruits discordants tandis que d’autres resteront claquemurés dans leur appartement, leur maison. En ce qui me concerne, c’est de me retrouver en pleine nature au milieu des arbres. Au fil des ans, j’ai pourtant parcouru des kilomètres en montagne et en forêt montant ou dévalant des sentiers, mais l’endroit qui me donne le plus de bonheur est sans aucun doute la forêt du Bois Becket située tout près de chez moi. C’est une forêt ancienne et protégée, un lieu qui survit à l’échafaudage d’immeubles à condos et de la prolifération de rues bitumées où une cacophonie de bruits urbains s’y vautre allègrement.

Mais qu’est-ce qu’une forêt ?  Une forêt est un territoire pour la chasse, un espace où des sentiers permettent de s’y promener en sécurité, un lieu parfois sinistre si l’on s’y perd la nuit, mais c’est avant tout un habitat naturel pour que la faune et la flore puissent s’y épanouir.  Pour ma part, c’est aussi un territoire destiné à y faire le plein. En m’y promenant à travers les différents sentiers, je me nourris de l’énergie de la nature, du chant des oiseaux et du feulement du vent dans les arbres. Ce vaste territoire me redonne l’énergie nécessaire pour me retrouver avec moi-même et cela me permet de remettre mes idées en place. Aussitôt que je pose le pied dans cette forêt, je me sens submergée par une paix qui me permet d’y voir plus clair dans mes réflexions, mes pensées. Que ce soit pour trouver une solution à une impasse de ma vie personnelle ou pour me frayer un chemin jusqu’au dénouement d’un texte qui me hante, je ne cherche pas bien loin, il me suffit de parcourir quelques kilomètres dans les sentiers.

Malgré le bruit mugissant des automobiles et le l’activité humaine, la forêt du Bois Beckett fait foi de forteresse. Lorsque j’entre dans ses entrailles, la cohue environnante s’estompe et je peux enfin me retrouver avec moi-même. Il ne suffit que de quelques pas et de quelques bouffées d’odeurs forestières pour que surgissent des mots, des idées; mes pensées se frayent un chemin au rythme de mes pas, se casent pour faire renaitre mes réflexions. Ce site donne un second souffle à mes pensées, il me redonne la conviction que j’existe et que le chaos qui assaillit souvent mon esprit peut céder la place à l’harmonie. C’est en un sens renaitre, se refaire une seconde peau.

La forêt demeure mon territoire de prédilection pour raviver mes pensées, une forteresse pour me préserver du sarcasme de l’étalement urbain. J’ai ce privilège de pouvoir me gaver de cet enchantement à quelques foulées de mon domicile.

 

Leila Belarbi – Gagnante du 2e prix Jacques Allard-Édition 2023 du concours de l’Interlettre

La retraite des conifères

Trois hivers ont passés depuis la toute première fois que j’ai emprunté la route 117 menant au mystérieux territoire qu’est l’Abitibi. Rapid Lake, Lac-Simon, Val-D’or, Rouyn-Noranda, Amos, Pikogan et Matagami. Autant de noms inconnus et aperçus sur des pancartes qui, à travers chacune de ses traversées estivales, ont su devenir des points d’ancrages au milieu de ce royaume où l’épinette noire est reine. Cette région s’est offerte à moi dans toute sa splendeur et son immensité. Perdue dans ses multiples camps forestiers, je lui ai rapidement trouvé un charme, mais aussi une violence immense. Jamais je ne lui en ai voulu, elle ne sait qu’être elle-même, sauvage et dure pour les femmes et les hommes qui la côtoient jour après jour durant de longs étés. Elle m’a appris la patience, la résilience, le silence et l’écoute. Elle m’a permis de découvrir une force vivant en moi que je n’aurais jamais cru aussi pure et exponentielle. Chacun des arbres que j’ai mis en terre, que j’ai laissé entre ses mains, ont tranquillement changé ma vision du monde dans lequel nous évoluons. Malgré l’industrie forestière malade qui secoue ses racines à chaque seconde, cette région nordique ne manque pas une chance de nous impressionner avec ses animaux majestueux, ses armées de conifères et ses plantes indigènes. Toute la beauté du monde se cache dans les chemins d’hiver, les sentiers et les forêts sans fin qui dessinent ce paysage boréal. Le reboiser a été pour moi un honneur.

À la fonte des bancs de neige, je suivrai à nouveau les outardes. Nous briserons ce sommeil glacial, laissant nos pieds parcourir le sol et glisser nos pelles sous sa peau.

 

Andrée Bérubé – Gagnante du 3e prix Jacques-Allard-édition 2023 du concours de l’Interlettre

Notre-Dame-des-Neiges

Ce jour-là, le 18 décembre 1931, les cloches de l’Église de la paroisse Notre-Dame-des-Neiges n’ont pas sonné à dix-huit heures, l’heure habituelle de l’angélus, pourtant. Fallait-il interpréter ce silence comme un signe, un mauvais présage au moment où naissait la quatrième fille de cette famille de dix enfants ?

1948, année de la publication du Refus global, année de la fugue de la quatrième fille, en compagnie d’un homme marié, à Montréal. Est-ce qu’une jeune femme de bonne famille a pu se sentir interpellée par ce mouvement de liberté qui retentissait jusqu’à l’extérieur de la grande ville ? Ou était-elle simplement sous le joug d’un voyou qui a profité de sa naïveté ? Ce départ, est-il une occasion de s’affranchir, de refuser les limites imposées par le sexe et le milieu d’origine, où son avenir était tracé d’avance ? À sa manière, cherchait-elle à rejeter le modèle qu’elle avait sous les yeux, celui de sa famille et de sa mère, la petite vie docile et rangée à la campagne, la grisaille quotidienne et la soumission ? Ce manifeste pouvait-il être interprété comme une sorte d’invitation à défier l’autorité parentale, l’autorité des bonnes actions chrétiennes, l’autorité tout court ?

En vacances, sur les terres de mes ancêtres en bordure du fleuve Saint-Laurent, je m’émerveille à la lecture de la biographie de Gabrielle Roy. Je songe au profond besoin que ces femmes avaient de rompre avec les siens, ce choix de quitter son milieu et de s’affirmer – parce que j’ai aussi choisi de quitter ma région natale. Certes, mon départ était d’abord dicté par l’envie de m’instruire, d’étudier. Au-delà des bonnes intentions, il serait faux de prétendre qu’il n’y avait pas aussi le désir de m’émanciper, de découvrir le monde, d’explorer d’autres possibilités. Ne pas l’admettre signifierait se mentir à soi-même. Prendre conscience de son appartenance sociale oblige, en quelque sorte, à jeter un regard sur soi et à se situer quant au territoire dans lequel une famille évolue. Est-ce à ce moment qu’on se reconnaît « d’une espèce destinée à être traitée en inférieure » ? écrivait Gabrielle Roy. Partir, est-ce une façon de se battre contre l’infériorité, une manière de se venger, de lutter contre les obstacles « que son appartenance oppose à son propre épanouissement » ? Nul doute, il y a une part de cela dans la fuite, même si cette part, on peut le deviner, demeure inconsciente. La prise d’une certaine conscience politique de sa condition survient plus tard. Cet éloignement territorial de ces femmes reflète-t-il un désir profond de refuser, pour elles-mêmes, le destin de leur mère ? On peut voir « dans ce besoin de se désolidariser une part d’ingratitude et d’illusion », disait François Ricard. S’éloigner des êtres peut aussi être une façon de comprendre tout ce qui nous attache à eux. Le besoin de se sauver soi-même, le refus de sa condition, de vivre la vie étroite de leur mère, n’empêche, néanmoins, qu’elles n’ont jamais cessé de les aimer.