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Notre-Dame-des-Neiges

3e prix Jacques Allard - 2023

Andrée Bérubé

Notre-Dame-des-Neiges

Ce jour-là, le 18 décembre 1931, les cloches de l’Église de la paroisse Notre-Dame-des-Neiges n’ont pas sonné à dix-huit heures, l’heure habituelle de l’angélus, pourtant. Fallait-il interpréter ce silence comme un signe, un mauvais présage au moment où naissait la quatrième fille de cette famille de dix enfants ?

1948, année de la publication du Refus global, année de la fugue de la quatrième fille, en compagnie d’un homme marié, à Montréal. Est-ce qu’une jeune femme de bonne famille a pu se sentir interpellée par ce mouvement de liberté qui retentissait jusqu’à l’extérieur de la grande ville ? Ou était-elle simplement sous le joug d’un voyou qui a profité de sa naïveté ? Ce départ, est-il une occasion de s’affranchir, de refuser les limites imposées par le sexe et le milieu d’origine, où son avenir était tracé d’avance ? À sa manière, cherchait-elle à rejeter le modèle qu’elle avait sous les yeux, celui de sa famille et de sa mère, la petite vie docile et rangée à la campagne, la grisaille quotidienne et la soumission ? Ce manifeste pouvait-il être interprété comme une sorte d’invitation à défier l’autorité parentale, l’autorité des bonnes actions chrétiennes, l’autorité tout court ?

En vacances, sur les terres de mes ancêtres en bordure du fleuve Saint-Laurent, je m’émerveille à la lecture de la biographie de Gabrielle Roy. Je songe au profond besoin que ces femmes avaient de rompre avec les siens, ce choix de quitter son milieu et de s’affirmer – parce que j’ai aussi choisi de quitter ma région natale. Certes, mon départ était d’abord dicté par l’envie de m’instruire, d’étudier. Au-delà des bonnes intentions, il serait faux de prétendre qu’il n’y avait pas aussi le désir de m’émanciper, de découvrir le monde, d’explorer d’autres possibilités. Ne pas l’admettre signifierait se mentir à soi-même. Prendre conscience de son appartenance sociale oblige, en quelque sorte, à jeter un regard sur soi et à se situer quant au territoire dans lequel une famille évolue. Est-ce à ce moment qu’on se reconnaît « d’une espèce destinée à être traitée en inférieure » ? écrivait Gabrielle Roy. Partir, est-ce une façon de se battre contre l’infériorité, une manière de se venger, de lutter contre les obstacles « que son appartenance oppose à son propre épanouissement » ? Nul doute, il y a une part de cela dans la fuite, même si cette part, on peut le deviner, demeure inconsciente. La prise d’une certaine conscience politique de sa condition survient plus tard. Cet éloignement territorial de ces femmes reflète-t-il un désir profond de refuser, pour elles-mêmes, le destin de leur mère ? On peut voir « dans ce besoin de se désolidariser une part d’ingratitude et d’illusion », disait François Ricard. S’éloigner des êtres peut aussi être une façon de comprendre tout ce qui nous attache à eux. Le besoin de se sauver soi-même, le refus de sa condition, de vivre la vie étroite de leur mère, n’empêche, néanmoins, qu’elles n’ont jamais cessé de les aimer.