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Nous sommes nos histoires

1er prix Jacques Allard - 2024

Vicky Bernard

Nous sommes nos histoires

un jour leur voix s’est transformée
mue invisible
il faut avoir l’oreille pour s’en apercevoir
s’y côtoient
vent marguerites
bottines et araignées
rien ne semble changé
les voilà identiques
mais vidées de leur voix

la parole enfouie donne
naissance aux muettes

maria, marie-ange et margot n’ont pas existé, mais elles sont bien réelles. elles ont marqué ma vie de leur absence au monde. je n’ai pas connu les printemps de ces femmes. il y a un silence entre nous que j’essaie d’abattre comme un mur de trop. je ne peux pas leur donner la parole, mais j’aimerais leur prêter une parole possible. j’essaie de les faire vivre à un endroit en moi et hors de moi. peut-être que le temps n’est plus à la colère mais au récit.

si mon corps n’a jamais connu la violence, il n’en garde pas moins la trace de celle vécue par les femmes de ma lignée, celles qui ont dû se taire avant même d’avoir pu prendre la parole. le silence de la violence est inscrit à même chacune de mes cellules.

 

entre les bouses séchées
les fraises rouges et dodues
derrière la maison
un souvenir
écrasé par de grosses bottes
avec quelques fleurs indomptables
donnant au matin une odeur solaire
et beurrée

le passage de l’homme a laissé une cicatrice
bien nette en diagonale des sillons
un couperet
dans la verdeur de la sève

au bout de cette piste un lieu arraché
aux effluves fauves
ce qu’il a dit prendre il ne l’a pas laissé

 

 

dans entre les murs, des voix, gabrielle chiasson-dulude évoque l’image de la voix comme un toucher du dedans, une multitude de mains qui caressent l’intérieur de la cage thoracique, qui la font vibrer par le chant. je vois une armée amie de mains fortes et bienveillantes qui, se donnant le relais, s’emploient à faire résonner ma parole.
mais qu’advient-il de ces mains lorsque le silence s’impose, conquiert notre espace? j’imagine de petites mains squelettes, traits blancs et secs cliquetant dans la noirceur de la cage, tendues en vain vers le haut de la trachée, vers ce point de lumière visible et inaccessible qu’est le larynx.
dans wiki je lis : la voix est un instrument dans sa fonction physico-acoustique de communication avec l’autre, et dans sa fonction psychologique ou de lien à l’autre et à soi-même, donc dans sa fonction pragmatique et identitaire.
peut-on vibrer de l’intérieur, sans voix? c’est en entendant l’écho de ma voix qui rebondit, sur les murs ou sur les autres, que je perçois ma présence au monde.
wiki me dit aussi : la voix inclut la parole, le chuchotement, le gémissement, le cri, le rire et le chant.
sans voix on ne chante pas, on étouffe. et si on ne s’entend pas on devient sourd. la mutilation de la parole est une violence vertigineuse.

 

 

une fissure qui s’ouvre annonce une disparition. c’est le danger de s’avancer dans les brèches. je suis de la lignée des sourdes-muettes. j’irai au bout de ma maison.