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D’ores et déjà, nos jours à rebours / Après Oslo

3e prix Jacques Allard (ex aequo) - 2025

Céline Jodoin / Nicolas Lupien

D’ores et déjà, nos jours à rebours

Céline Jodoin

nos secrets dorment

entre l’orme et l’érable

et nos voix perchées

jusqu’à la cime des arbres

rejoignent le ciel

pour pavoiser

les beautés de nos forêts

 

quand tes larmes de joie

comme le flot de la sève

de l’érable entaillé

se déversent sur le lichen

tu me demandes

s’ il est possible

de tomber en amour

avec les arbres

 

lorsque la géographie

de nos corps

égarés entre la lumière et la brume naissante

se vautrent dans la nature

et que naissent tes désirs

comme ces matins empreints de plénitude

tu comprends cet amour

 

tu adores

le chant de la grive

tu épies

la chouette endormie

dans la cavité

d’un arbre

la forêt est ton refuge

 

d’ores et déjà

ton univers se meut

la nature est rongée par le pandémonium

des affres de l’humanité

saccage et coupe à blanc étoc

pour du bitume et des toitures

tu me parles

de nos espoirs ensevelis

sous les pluies diluviennes

les foudres incessantes

nos saisons

engoncées dans l’incertitude

du climat en pagaille

 

d’ores et déjà

tu pleures

la plainte des arbres

tombés au combat

sous le feulement du feu

quand il ne reste que des brèches

dans nos forêts calcinées

 

tu me parles

de renouer avec la quiétude

des espaces

où les oiseaux

psalmodient de bonheur

 

d’ores et déjà

tu souhaites refaire le monde

car tu portes sur ton dos

l’incompréhension

de voir les animaux

privés de leurs espaces

en itinérance dans les rues des villes

mais tu pleures encore

ne sachant comment

arrêter le carnage

du déboisement

pour ramener la faune

dans la forêt

 

le temps passe

dépasse les heures

nos forêts sont en apnée

et tu rages devant

l’inaction

 

nous sommes

la vie et le trépas

l’espoir et la déchéance

 

il te faudrait plus

de mains et de jours

pour éteindre la honte

des bêtises humaines

panser les blessures

des forêts balafrées

bafouées

 

d’ores et déjà

nos pieds valsent

dans le brouillard

à l’odeur de feu

une course contre la mort

 

quand nos jours

ne sont plus

qu’un compte à rebours

tu t’essouffles

à vouloir cueillir

nos désirs éparpillés

sur le sol fumant

avant que ne sonne le glas

de la terre

____

Après Oslo

Nicolas Lupien

Cela fait trois semaines que j’ai envoyé le rapport de conformité de mon nouveau prototype désirant 3xB et je n’ai toujours rien reçu de la part des ingénieurs. Il me faut absolument leur accord afin de pouvoir l’envoyer rapidement à l’usine. Depuis le traité d’Oslo, les analyses de conformité et de sécurité obligatoires causent des délais gigantesques dans toute l’industrie. Chaque formule doit respecter ces nouvelles « lois du désir ». Si vous voulez mon avis, ces nouvelles lois sont complètement bidon.

Lorsque j’ai commencé à concevoir des formules désirantes, il n’existait que les trois lois fondamentales du désir :

  1. Le désir ne se crée ni ne se détruit, il se transforme. Un désir satisfait mute vers un nouveau manque.
  2. L’entropie désirante tend vers un maximum. Sans intervention, les désirs deviennent chaotiques et contradictoires.
  3. Au zéro absolu, toute motivation cesse. État redoutable que l’on appelle aussi « mort psychique ».

C’est sur ces trois lois que l’industrie du désir s’est construite. Les fermes du désir cultivent les pulsions des gens directement depuis leurs appareils électroniques — comme des élevages de dopamine numérique. Puis les « usines du possible » transforment ces désirs bruts en produits commercialisables. J’ai vu passer de tout : le désir de likes Instagram transformé en addiction au yaourt probiotique, l’envie de reconnaissance mutée en besoin compulsif de chaussettes design.

Ce système attira rapidement les requins de la finance. Lors de la première bulle du désir il y a neuf ans, ces pionniers sont devenus les maîtres du monde. Aujourd’hui, toutes les corporations baignent dans cette soupe désirante.

L’an dernier, les militants du libre arbitre ont tenté de résister par l’abstinence. Certains groupes fanatiques s’infligent même le jeûne désirant total — pauvres fous qui croient échapper au système en ne désirant plus rien, pas même leur propre liberté.

Tout a basculé quand un lanceur d’alerte révéla l’alliance secrète de trois mégacorporations pour monopoliser les désirs de la population tout entière. Leurs PDG croupissent maintenant en prison, surnommés les « voleurs d’âmes ».

Je suis d’accord que ces parasites ont surexploité les désirs humains, mais ces nouvelles lois ne les arrêteront pas. Elles ne font que nous ralentir, nous les honnêtes artisans du désir.

Cette police du désir n’est qu’une mascarade gouvernementale pour mieux contrôler les pulsions citoyennes. Pendant ce temps, ma formule révolutionnaire pour cultiver le désir du thon en boîte — oui, du thon en boîte, il faut bien que les gens désirent quelque chose au supermarché — prend un temps fou à être approuvée. Mon patron va me tuer.

 

Nicolas Lupien – nic@betaflag.com – 21 août 2025