Brigitte Trudel – Gagnante du Grand Prix de la Fabrique culturelle

Chers Mademoiselle et Monsieur dont je ne sais pas les noms, 

Je vous ai vus samedi dernier. C’était au beau milieu de la rue Cartier fermée à la circulation. Une zone aménagée aux airs de Bourbon Street à l’occasion du Festival d’été. 

Je revenais de la piscine pas loin, ma sœur m’avait invitée pour le souper, mais je trainais. La semaine qui s’achevait m’avait secouée. J’étais chagrinée. 

Heureusement, je me disais, il y a la chaleur de juillet, il y a l’invitation de ma sœur. Et heureusement, je me disais, à mesure que j’allais rejoindre une petite foule agglutinée devant un groupe de jazzmen, il y a aussi la musique. 

C’est là que vous êtes entrés en scène, Mademoiselle et Monsieur. C’était un swing peut-être que le quartet avait entamé? Quelques personnes dansaient déjà, seules ou accompagnées, et vous vous êtes trouvés, je ne sais comment. Pourtant si différents en apparence. 

Vous, Monsieur, le bel âge avancé, un peu de rosacée au front, et de sueur mouillant vos boucles blanches. Vous, Mademoiselle, à peine sortie de l’adolescence, vos cheveux déliés aux teintes caramel, la jeunesse éclatante. 

Vous avez joints vos mains et soudain vos corps se sont animés d’une force mystérieuse. Monsieur le geste sûr et vigoureux. Mademoiselle empreinte d’une énergie dont les élans couraient jusqu’au bout des mouvements. Que vous étiez beaux à voir, avec vos balancements et vos pirouettes, vos pas assurés qui s’accordaient à l’abri du temps et des âges. Monsieur, le sourire amusé et bienveillant, Mademoiselle qui riiez aux éclats en relevant la tête, surprise peut-être que Monsieur la dirige si bien, lui-même reconnaissant sans doute d’être tombé sur une partenaire si prodigieuse. 

Vous avez dansé tous les deux assortis, comme si plus rien n’existait que ces minutes de ravissement. Pour un peu, on aurait pu sentir vos cœurs vibrer à l’unisson. Nous ondulions avec vous sur qui tous les regards étaient braqués, et les écrans de téléphones, d’aucuns souhaitant capturer ce moment unique, sorti tout droit d’une scène de film réconfort. 

C’était la fin du jour, le soleil amorçait sa chute derrière les buildings, à l’heure où la lumière s’apaise pour s’habiller de volutes roses et bleues. La brise portait l’odeur des fraises du marchant d’en face, et vous dansiez dans une parfaite complicité. 

Puis, la musique a cessé, la danse s’est achevée sous les applaudissements. Vous vous êtes salués du signe des pouces en l’air, sans autres mots, sans au revoir. Vous avez repris votre route et moi la mienne, les yeux mouillés derrière l’écran de mes lunettes fumées. 

Un instant j’ai pensé : était-ce donc arrangé? Deux membres d’une même troupe? Une prestation complémentaire au spectacle musical, voire le grand-père et la petite-fille? 

Mais j’aime mieux croire aux clins d’œil du destin. Qu’un samedi de juillet, pour faire mentir mon chagrin de la veille, j’ai eu accès à ce langage précieux qui rassemble les êtres humains, une touche de tendresse au milieu de la rue Cartier.

À tous les deux, merci!

Une admiratrice