Mireille Guyonnet - Prix Coup de cœur du public Rythme FM 93,7 – 98,1

Ma belle Maman-blanche,

As-tu vu que cette année, le motif de l’ananas se retrouve partout : sur les vêtements, les sacs à main, les parapluies…?

Tu sais, je n’ai rien oublié, même si je ne te donne pas souvent de nouvelles depuis que je suis partie étudier à Toronto.

Lorsque je t'ai rencontrée, ma mère et moi venions d’arriver de Guinée. Tout de suite, elle est tombée malade et elle est morte. D’urgence, les services sociaux m’ont placée chez toi. J’avais trois ans et je pleurais à fendre l’âme, inconsolable. Peu à peu, dans la douceur de tes bras, j’ai repris racine; tu es devenue ma Maman-blanche.

Pour fêter mes quatre ans, tu l’as rapporté du marché. Il venait tout juste d’arriver de Guinée, m’as-tu dit. Pourtant, je n’avais aucun souvenir de cette merveille : un ananas. L’enchantement du moment emplit encore mes yeux : une douce forme oblongue et rebondie, couverte d’écailles jaunes, chacune un peu retroussée et piquante, ponctuée d’un œil noir. J’étais fascinée. Le jaune de son écorce était terne, mais tu m’as assurée que dans quelques jours, l’ananas deviendrait presque orangé et que son odeur encore acide allait s’adoucir, embaumant la pièce. J'admirais la majesté de ses longues feuilles étroites et rigides, d’un vert qui tirait sur le gris. L’architecture de ce panache végétal qui s’épanouissait en couronne sur la tête du fruit représentait à mes yeux l’apogée de l’élégance, de la distinction et peut-être même du sacré.  Car, je le réalise maintenant, cet ananas, c’était pour moi le symbole de la Guinée.

 Longtemps, je suis restée à le fixer, figée, bouche ouverte. Me revenait en mémoire le brouhaha de voix claires et joyeuses avec, vibrant dans le lointain, le chant d’un coq, le rythme d'un tam-tam. Surgissait également, au milieu d'une fine poussière rougeâtre, le souvenir d’odeurs épicées, aigrelettes, sucrées, et celles de la fraîcheur des feuilles de manioc. Je revoyais les étoffes bigarrées, orange, bleu, blanc et or. Dans ce chatoiement de couleurs, les bras sombres de maman me tenaient serrée contre sa peau lisse, douce et parfumée. J’en éprouvais un léger vertige.

À travers une sorte de brouillard, je t’ai entendue dire qu’on allait jucher l’ananas au sommet du buffet pour qu’il y mûrisse doucement. J’ai demandé à le prendre d’abord dans mes bras. Pour que ses feuilles ne me griffent pas, tu m’as fait enfiler une veste. Comme il était gros et lourd ! À peine si j’arrivais à le tenir.

Chaque matin, pieds nus, je vérifiais le mûrissement de mon ananas. Plantée devant le buffet, tête renversée, je me disais que ce cadeau extraordinaire que la Guinée m’envoyait, de connivence avec maman et Maman-blanche, attestait de l’importance qu’atteignait ma petite personne âgée de quatre ans.  Mon cœur se gonflait d’orgueil et de satisfaction. Pensez donc ! Envoyé de Guinée pour moi, un ananas !

La sonorité même de ce mot me ravissait. J’aurais voulu m’appeler Ananas.

J’y pense encore, Maman-blanche, j’en souris et je t’aime,

Ta princesse de Guinée