Sylvie Coutlée

Québec, le 29 septembre, 2018

Gaël, mon chéri,

C’est avec un cœur éclaté que je tente de te rejoindre une dernière fois, si loin dans ta plénitude. À l’aube de cette obscure journée, dans un cercueil de bois grisâtre, ton corps m’est rendu. Les gestes appris, calculés et indifférents des douaniers ponctuent le moment. J'entrevois, je bouge, je pense, enveloppée dans un brouillard qui me dissocie de la réalité crue de ce matin damné.

 Je regarde la bière qu’on enfourne directement dans le corbillard et j’imagine ton corps adoré, couvert de ces blessures assassines que l’on inflige aux otages insoumis. Ils ont mutilé ta chair vive, ravagé ton esprit ravi de ce voyage osé. Tu ne m’as pas crue quand je te disais le danger. Sourd à mes objections, tu es parti là-bas sans écouter ma peur emprisonnée dans mes mots trempés du désespoir de ton départ.

 J’étouffe d’horreur à l’idée de ce pays, fou de sa rage guerrière que tu ne craignais guère. Bien sûr, tu ne faisais que passer, mais le risque prévalait. L'insouciance que tu affichais ne me rassurait pas. Que t’ont-ils fait, mon Amour ? Quels supplices as-tu subis pour te retrouver entre ces planches funèbres ? 

 J’imagine ces soldats déchaînés dans leur frénésie meurtrière. Je les vois te mettre aux arrêts et te crier des paroles que tu ne comprends pas, des injures qui laissent présager une suite ignoble. Oh ! Mon Dieu !  Des coups de pieds, des crachats, des lacérations, encore et sans fin !  Peut-être t’ont-ils enfermé dans une cave humide couverte de moisissures. Tu as été battu, martyrisé jusqu’à ce que la vie te quitte. Je pressens ta souffrance et elle me fait mal jusqu’au fond de mes entrailles ! Ta mort m’arrache ma joie de vivre et mes espoirs de te retrouver. Je suis lasse, dépouillée de tous mes rêves ! 

 Plus jamais ton regard tendre ne se posera sur moi. Plus jamais je ne tiendrai ta belle tête entre mes mains tremblantes aux instants de l’amour. Plus jamais ton baiser ne mouillera mes lèvres si délicieusement savourées par ta bouche gourmande. Nos corps, parfaitement arrimés dans nos voluptueuses caresses, sont à jamais étiolés comme des lambeaux charnels flétris.

 Je regarde ce coffre morbide. À l'intérieur de moi, tout n'est que hurlement. Je me refuse, avec toutes les forces de mon âme à cette réalité grotesque. Tu m’as quittée, tu es parti. Tu me laisses sans chaleur, abandonnée, éperdue d’une douleur infinie. Je t’en veux. Tu n’avais pas le droit de nous priver de nous deux, de notre devenir.

 Ne me reste maintenant que mon existence désertée, froide et creuse comme une tombe noire tapissée de givre. Tu es parti avant. Je reste esseulée!

Adieu mon Amour envolé, mon Amour volé !

Ta Zélie qui se souviendra toujours…