Myriam Lefebvre

Salut maman,

Je ne sais pas si tu nous vois déjà du ciel, mais on se prépare à aller te dire au revoir. Mamie Simone termine de faire manger Arthur pendant que papi installe les chaises pour les invités qui viendront ici après la cérémonie. Tu le connais, il est aussi nerveux que la fois où on faisait une fête surprise pour les quarante ans de ma tante Catherine. Papa est dans sa chambre. Il est scotché-là. Depuis que tu es morte, papa n’est plus papa.

C’est comme si le camion de vidanges lui était passé dessus. Comme si on avait mis son cœur dans un gros sac de poubelle noir, qu’on avait fait plusieurs nœuds et qu’on l’avait lancé dans le fin fond du dépotoir. C’est ça la mort. Elle arrive par surprise, avec une cagoule, en silence et elle vole tout ce que t’as. Papa pleure tout le temps, il dit qu’il a mal. Mamie dit que c’est son cœur qui a mal. Il boit aussi. Il pense qu’on ne s’en rend pas compte. Franchement, je ne suis pas vieille, mais je ne suis pas aveugle! Parfois, j’ai envie de volet une bouteille de vin et de prendre une gorgée en cachette. Juste pour voir si l’alcool rattrape le mal qui se sauve dans le cœur. Maman, si tu étais là, tu ne serais pas contente. Tu dirais à papa qu’il boit trop.

J’ai mis ma petite robe noire et j’ai essayé de mettre mes bas collants sans faire de trou. Le truc, c’est de mettre du vernis à ongles transparent sur les mailles. J’en ai mis partout. Je ne veux pas que tu aies honte si jamais tu me vois à travers tes yeux fermés. Il paraît que les gens qui préparent les morts mettent de la colle pour garder les paupières fermées. J’ai entendu mon oncle Richard dire ça à mamie. Pauvre maman, c’est la dernière fois que tu nous verras toute la gang et ils t’ont mis de la crazy glue dans les yeux.

Ce matin, la famille est allée te voir avant tout le monde. On a roulé en voiture une bonne dizaine de minutes. Papi a stationné la voiture devant une belle bâtisse. Ça ressemblait à une maison de riches. La fontaine à l’avant donnait l’impression qu’on s’en allait visiter un grand jardin. Tu l’aurais trouvée belle.

Lorsqu’on est entré dans le salon funéraire, papa avait l’air d’un mort-vivant. As-tu remarqué? Il était tellement blême qu’il aurait pu se coucher à côté de toi et on n’aurait pas su lequel des deux était encore en vie! Aurais-tu aimé qu’il reste avec toi? Je me demande si tu as peur toute seule dans ce petit lit en bois.

Maman, quand tu verras la mort, pourrais-tu lui demander de ne pas kidnapper papa aussi s’il-te-plaît? Je vais lui donner mes sous en échange.


Rose