Marie-Claude Hansenne

Monsieur l'Inspecteur,

Veuillez m'excuser, je ne pourrai me présenter à vos bureaux comme souhaité parce que je ressens en ce moment de fortes douleurs. Dans quelques semaines, peut-être des mois, vous connaissez comme moi les pratiques médicales québécoises, je devrai être opérée à la hanche. Voici donc ma déposition écrite.

Comme partout au Québec, notre ville est en chantier. Profitant des travaux qui obstruent la rue Principale, un grand jeune homme portant un sweat à capuche est tranquillement entré dans le magasin, les mains dans les poches. Ce matin-là, j'étais occupée à poser sur le présentoir frigorifique mes dernières créations : de délicates pralines où le noir du chocolat se marie avec les chatoyantes couleurs imprimées sur le dos de ces gourmandises.

Planté de l'autre côté du comptoir, l'homme a sorti un révolver exigeant le contenu du tiroir-caisse. Au prix d'un sursaut pour maîtriser et juguler ma panique, je lui ai benoîtement présenté le fruit de mon travail.  Je vous donnerai ce que vous me demandez, Monsieur, mais comme la boutique est vide, si vous remballez votre arme, je vous ferai goûter mes pralines. Après tout... qu'avez-vous à perdre? Mon calme a dû le convaincre de ma bonne foi, il a obtempéré, il a baissé le bras sans lâcher son arme.

Le pauvre n'avait jamais vu ni mangé de ces fins chocolats fourrés. Je lui arrivais à peine à l'épaule. Presque sur la pointe des pieds je lui glissai une première praline entre les lèvres qu'il avait très belles, bien ourlées. Son visage s'est aussitôt adouci. J'en profitai pour appuyer sur le bouton d'urgence. À la seconde, il a souri, de la ganache a coulé sur son menton. À la troisième, ses yeux gris ont viré au bleu et il a ouvert la bouche pour que je lui en présente une nouvelle. À la quatrième, une larme a glissé doucement sur sa joue et un léger murmure m'est parvenu. J'ai cru comprendre  Aaah... tabaslak! . La cinquième, mon chef d'oeuvre, une praline à la fleur de violette l'a cloué en béatitude tel le Christ écoutant la voix de son père sur la croix. Il avait, en quelques minutes, découvert les multiples gradations, sensations, saveurs délicates et onctueuses du goût, ce que personne ne vous enseigne à l'école. Cette musique gustative s'étalait maintenant sur sa langue et son palais comme une cantate de Bach avec ses changements de mouvements, de rythme, ses variations, son chant choral en contrepoint. Même la dissonance d'une pointe de poivre devint harmonie.

C'est ainsi Monsieur l'Inspecteur que le constable Potvin a trouvé mon détrousseur en plein ravissement, incapable de bouger ou de parler tant l'extase le tenait englué dans ses charmes. C'est avec un sourire que je peux déclarer à mes clients que mes pralines sont désormais une arme de ravissement massif! Je vous invite d’ailleurs cordialement à venir vérifier le tout, sur place, à votre convenance.

Bien à vous,

Colette Saint-Amour