Florence Ouellet

Olivia de la Haute mer,

C’est le nom que tante Anne Hébert t’a donné. Ton nom de morte. Moi, ta cousine, ta presque soeur, je n’y ai pas eu droit. J’ai été Nora Atkins pendant quatorze années et quelques pétales d’une quinzième, glissés, compressés, fossilisés entre les pages des Fous de bassan. Nora Atkins.

Mon être tient au creux de quatre syllabes comme dans le ventre de ma mère, au temps où elle mettait ses jarretelles pour sortir en ville et danser avec tous les beaux étrangers. À présent, c’est moi qui affriole le Soleil pour qu’il me laisse embrasser ses rayons, les enfiler comme des bas de soie, une nouvelle peau. Caresser tout ce dont j’avais envie dans ma vie de vivante. Olivia de la Haute mer, tu portes ton épitaphe comme un linceul depuis que tu t’es déclarée morte. Mon corps est canicule. Le tien, marée de morte-eau. Nous avons connu la même fin, à la différence que je n’ai laissé personne m’imposer de figure de style.

Tu sais, je pense souvent à Griffin Creek, l’aberration qui nous a vues naître, puis fermenter. Au cousin Stevens qui s’est saoulé de nous comme un éléphant découvrant les fruits d’amarula. Le désir noir tapi au fond de sa pupille de garçon. L’odeur arrogante d’homme sous sa peau voyageuse. Sa main en étau sur ma gorge. C’est de sa faute si ces souvenirs me ramènent à toi. Stevens m’écoeure, m’enrage comme le vent fou de la nuit où il a brisé ton cadavre de porcelaine avec son sexe. Tu serviras à jamais de cachette pour son secret d’enfant cleptomane, spécialiste en vol des trésors de filles: bérets crochetés blancs, connivence, vertu. Pourtant, c’est moi qui jouais les allumeuses. Toi, tu cuisinais et repassais pour quatre hommes comme leur rêve américain. Comment se fait-il que la bonne ménagère finisse violée et que la chipie aguicheuse soit morte vierge? Le sort nous a bien baisées, ce salaud.

Je sais que tu n’aimerais pas que je m’exprime ainsi, mais reconnais d’abord que nous tenons la preuve que la vulgarité ne change rien, de toute façon. Ma bouche accueille tous les mots, toutes les saveurs, tous les baisers qui me chantent, et c’est avec cette bouche que j’envoie paître les mécontents. Ne t’en fais pas, j’ai toujours ma force de naîssante pour rassembler ce qu’il te reste d’âme. Olivia Atkins, tu existes encore. Moi aussi. Plus que tante Anne Hébert qui est morte elle aussi, plus que Dieu Lui-même qui a inventé le péché, nous vivons dans l’encre et le papier, là où il fait toujours 1936. La porte de nos tombeaux de Messies n’attend qu’un coup de vent ou quelques doigts curieux pour s’ouvrir. Se rouvrir à l’infini. Je danse sur la ligne bleue où le ciel devient Saint-Laurent, entre cap Sec et cap Sauvagine. Chaque regard qui s’y perd est une note de musique qui me souffle ma liberté. Il est temps que tu m’y rejoignes.

Je t’attends

Nora