Fauve Jutras

Chère Éva,

Le vent du fleuve souffle fort, emmêle mes cheveux au même rythme que mes pensées. J’essaie de peser plus lourd dans mes chaussures de peur de m’envoler. Une partie de moi veut croire que ça s’est passé ainsi. Que ton corps fatigué n’a pas su contrer la poussée des bourrasques, que ton esprit n’a pas pu ignorer leur appel.

Beaucoup de temps s’est écoulé depuis notre rencontre. Ton récit, cependant, reste ancré en moi. Ta voix résonne toujours au creux de mon oreille comme le bruit de la mer dans un coquillage. Mon amour des lettres, je le tiens sans doute un peu de toi et des jours passés à éplucher tes correspondances pour découvrir ton histoire une parcelle à la fois.

Toi, la douce et belle jeune femme d’une famille ouvrière. De toutes, c’est toi qu’il a choisie. Onil Lenoir, le célèbre écrivain, t’a prise pour épouse. Et par amour, tu as tout laissé tomber. Tu t’es éloignée de ta famille, de tes croyances, de ton univers. Tu as tout abandonné pour être la femme dont il pouvait être fier.

Puis, tu l’as attendu. Des jours, des semaines, des mois, tu l’as attendu. Il voulait s’isoler pour écrire et a choisi L’Isle-aux-Coudres, le calme et le fleuve pour trouver l’inspiration. Loin de Montréal, loin de toi.

Pour te rapprocher de lui, tu t’es mise à écrire, toi aussi. Des lettres magnifiques, adressées à ton amour, pour que Nil se souvienne de la maison et de la femme qu’il avait laissée derrière. Des jours, des semaines, des mois. Des dizaines de lettres. Sauf qu’il ne revenait toujours pas.

Les gens ont commencé à parler. Vos amis détournaient le regard, un regard plein de malaise. Honte à eux! Ils ne le connaissaient pas comme tu le connaissais. Nil était plongé dans l’écriture de son livre, ensuite il reviendrait. Auprès de sa femme, auprès de celle qui l’aimait plus que tout. Ce n’était qu’une question de temps.

Mais voilà, le temps, il y en a parfois trop. Consommé en grande quantité, il fait tourner la tête. Il apporte solitude et ennui, crée un vide qui avale tout. Je suis restée près de toi alors que ton esprit commençait à s’effriter. Un peu plus chaque jour, tu perdais pied.

Au dernier moment, alors que ton corps répondait à peine, que la vie perdait son emprise sur toi, tu t’es rendue jusqu’à lui. Avec le reste de tes économies, avec ce qu’il te restait d’énergie, tu as remonté le fleuve jusqu’à cette adresse : 33, chemin de la Baleine. Où je suis maintenant.

Je fais un pas de plus vers le vide pour voir les rochers tout en bas. J’étudie leur forme, leurs angles. Leur motif familier. Celui d’une cicatrice. Sur le côté de ta tête.

Je rentre dans l’auto, tremblante, pour écrire ces mots. Pour toi. Pour celle que tu étais. Pour ton amour infini, pour le meilleur et pour le pire.

Avec toute mon amitié,

Une lectrice fidèle