Maude Dufour-Gauthier

Bérénice, ma belle ensauvagée,

Je t’écris dans l’urgence. Je t’écris pour te dire que l’Armée vaincue a gagné ta guerre. La frontière s’est désagrégée : la reliure s’est défaite, les marges sont tombées, la page couverture n’a rien pu retenir. Tu as débordé le livre.

Et maintenant tu existes avec et en dehors, à travers et contre, au-dedans et tout autour. Tu as gagné parce que je t’ai défaite, refusée, abandonnée cent fois avant de te lire d’une traite – de gauche à droite sans expirer sans respirer – chaque mot, chaque ligne, chaque page. Oui, page par page, j’ai tout avalé. Je t’ai déchirée en mille milliards de miettes, des bouts de papier que j’ai déposés sur ma langue pour goûter ton encre azur, te dissoudre dans ma salive, te survivre dans l’extase de savoir que j’absorbais chacun de tes mots-mondes.

Mais ils m’ont prise, ils m’ont semée dans le ventre, et ta flore s’est étendue. Les pissenlits ont fleuri entre mes vertèbres, le trèfle a recouvert mes parois, la chicorée a pénétré mon col, les branches des pins argentés se sont faufilées entre mes côtes. J’ai vu leurs épines percer ma peau. Si tu savais la sensation, c’est délicieux comme ça fait mal, ce surplus de vie ; ce cri qui me pousse en travers la poitrine, qui me grimpe l’oesophage pour venir bourgeonner juste ici, sur ma langue. Bérénice, j’ai des fleurs plein la gueule, le silène jailli par mes commissures. Je cherche mon souffle, et pour laisser l’air entrer, je dois ouvrir la bouche – grande – tellement béante, ma mâchoire se disloque, mon visage s’effondre et ma voix se perd dans la fulgurance de l’éclosion, dans le râle de mon inspiration.

Ta langue a pris racine, mais je ne sais pas parler ta terre. Dis-moi comment traduire l’indéchiffrable, comment écrire pour que tu entendes, comment cueillir le mot sans l’arracher, sans le tuer. Dis-moi.

Je t’aime et te hais,

Pour toujours,

Marie V.