Charlotte Beauchemin

Salut Yann,

C’est Richard. Richard Parker.

Tu dois être vachement étonné, enfin, tigrement étonné que mes pattes puissantes aient pu agripper un si petit stylo le temps d’étaler quelques mots sur ce parchemin.

Peut-être m’as-tu donné un caractère plus humain que tu ne l’aurais souhaité.

Yann, j’exige des changements. Il faut immédiatement que tu retires ton livre des librairies et que tu en publies un nouveau qui adhère à mes convictions. Quand j’ai auditionné pour ton roman, il y a de cela quelques années, tu m’avais promis que je pourrais participer activement à la création du script. J’avais des idées grandioses qui auraient fait de toi l’auteur du siècle. Je peux comprendre que tu aies trouvé certaines de mes trouvailles quelque peu farfelues. J’admets que l’océan de chèvres et d’antilopes aquatiques que j’avais délicieusement inventé aurait fait tanguer la crédibilité de ton histoire déjà difficile à croire.

Dans ton nouveau roman, est-il possible de s’échouer ailleurs qu’au Mexique ? Ne pourrais-tu pas trouver un endroit plus satisfaisant pour un tigre du Bengale ? L’Afrique par exemple. Je suis sûr que je m’y plairais dans la savane. Si tu ne veux pas changer le cap de ton histoire, offre-moi au moins le billet d’avion pour retourner à ma terre natale. L’Inde me manque.

Yann, je peux vivre avec tous ces petits désagréments. Mais pas avec la fin de ton roman. Quand le souffle de tes mots nous a portés sur le rivage, 227 jours après le naufrage du Tsimtsum, un lien puissant s’était formé entre Pi et moi. Sans ce garçon, j’y aurais laissé ma fourrure. À notre arrivée, je voulais honorer ce petit être qui avait risqué sa vie à tous les jours pour m’empêcher de sombrer dans les eaux troubles du désespoir.

Quand je me suis arrêté, à la lisière de la jungle, il attendait mes adieux. Un simple regard aurait suffi. Mais cela n’a pas été le cas. En deux coups de crayons, tu m’as rayé de sa vie pour toujours.

Yann, sens-tu la tristesse de Pi à chaque fois qu’un lecteur en arrive à ce moment ? L’océan de larmes que ce dénouement engendre est superflu. Il y a déjà assez d’eau dans ton histoire. Ravale certains mots et laisse-moi lui faire un adieu tel qu’il le mérite. Je t’en serais éternellement reconnaissant, parole de tigre.

Ton ami,

Richard Parker