Mireille Guyonnet

Eh ! Abdoul, c’est moi, ai-je eu envie de crier en voyant ta photo de jeune adulte. C’est moi Albert, ton compagnon du faubourg Bab-el-Oued, à Alger, du temps où nous étions gamins. Voisins depuis trois générations, nos familles habitaient des maisons identiques avec des orangers dans la cour.

Heureux et insouciants dans notre milieu mi français-mi arabe, nous ne redoutions que la tyrannie bienveillante de M. Hamis, l’instituteur de l’école laïque des garçons. « Chrétiens, musulmans ou juifs, tous la même graine de vauriens, » aimait-il tempêter. Il nous adorait — et ainsi allait la vie.

Jusqu’à cette nuit tragique d’avril 1962, où nous sommes soudainement devenus des Pieds-noirs, des Rapat’, comme les Français appelaient les Rapatriés d’Algérie; et vous, des bougnouls, de sales Arabes. Tard la nuit précédente, ton père et toi étiez venus frapper à notre porte : « Partez ! On ne pourra pas vous protéger. Ils vont venir et ils vous tueront. » Fuite dans les rues d’Alger, avec à peine une valise chacun. À chaque instant, l’angoisse d’être poignardé. Au port militaire, chaos de l’embarquement puis, en état de choc, dix heures de traversée sur un paquebot surchargé qui a déversé sa cargaison sur un quai de Marseille. Je l’ai appris plus tard : notre chien resté attaché à sa niche avait été égorgé. Épouvanté, j’ai compris que nous ne reviendrions jamais.

Mais où était donc la France, Égalité, Fraternité, que monsieur Hamis s’était efforcé de nous faire aimer ? « Ils avaient qu’à ne pas y aller », grommelaient les Français sédentaires. « En 1830, la France nous y envoyait », répondions-nous. Cramponnés à la rive méditerranéenne, six cent mille Pieds-noirs reprenaient avec Enrico Macias la chanson-symbole de notre exil : « J’ai quitté mon pays… j’ai quitté ma mer bleue. »

Puis mon père a déménagé la famille à Nantes, où il avait trouvé du travail. À la chaude mer bleue a succédé l’Atlantique aux fortes marées. Progressivement, j’ai aimé le port de ma nouvelle ville et ses plages proches. J’appréciais aussi mon lycée mais le bonheur était resté accroché de l’autre côté de la Méditerranée.

Cinq ans plus tard, décision quasi « chirurgicale » que de déménager une fois encore, et au Québec cette fois-ci. J’avais vingt ans et savais seulement qu’il y faisait très froid. À notre arrivée, nous venions de rater « Expo 67 ». Les Québécois ne parlaient que de ça. C’était une époque optimiste, en plein changement et rapidement nous nous sommes insérés dans ce courant. J’ai fait des études d’ingénieur à Montréal.

Les années ont passé et maintenant seulement, j’arrive à me sentir à l’aise avec mes racines diverses issues de trois îles de l’archipel francophone : l’Algérie, la plus marquante, car c’est celle de mon enfance, la France, la plus déterminante à cause de mes études secondaires, et le Québec, où j’ai fait carrière et où mes enfants ont grandi. Maintenant seulement, Abdoul, je suis capable d’envisager de revenir voir Bab-el-Oued. T’y retrouverai-je ?

Albert