Véronique Suzanne

À toi, grand-mère Ying,

Ce soir j’écris cette lettre et demain, jour de mes 15 ans, je pourrai tracer sur l’enveloppe ton adresse.

Ton adresse, c’est le cadeau que j’ai demandé pour ma fête à mes parents adoptifs.

Mes amies se sont moquées de moi.

Un papier, une enveloppe et un timbre mais c’est démodé !

Vieux jeu, toi tu l’es surement aussi, pas d’internet dans ton village.

Tu appartiens au passé, à mon passé et c’est la dévouée poste qui conduira ma lettre.

Mes parents adoptifs sont des émigrés aussi, des français de France.

Alors, ils peuvent comprendre, ils sont « cool » grand mère.

Ils n’ont pas menti.

Enfant adoptive, ça je l’ai toujours su.

La terre est un grand jardin : la semence de romduol que tu as repoussée de l’autre côté de la terre s’est métamorphosée en fleur de lys.

Mais, des yeux étirés, une peau safranée, cela ne s’efface pas avec un certificat d’adoption.

Le Saint Laurent coule derrière ma maison mais c’est le Mékong qui m’a allaitée.

Je connais ma géographie coloniale asiatique par coeur.

Fille vendue, ça je l’ai appris plus tard.

Mais j’étais fière. J’ai coûté 40 000 000 de riels. Ça donnait de la valeur à ma petite personne.

Enfin ! jusqu’au jour où j’ai appris le cours de la monnaie cambodgienne.

Ben là, j’ai un peu déchanté mais j’ai su qu’avec cet argent, tu avais gardé et nourri les garçons de la maison, mes frères.

Quand le Cambodge sera peuplé uniquement de garçon, plus de mariages, plus d’enfants à abandonner.

C’est peut-être mieux comme cela.

Grand-mère Ying, prononcer ton nom est un doux mensonge que j’aime me répéter.

Là-bas, te tutoyer serait une faute de politesse mais comment faire autrement.

Depuis toute petite, ce lointain tutoiement tourne dans ma tête sans personne à qui l’adresser.

J’imagine ton visage comme le relief d’une vieille pomme desséchée avec ses craquelures, ses bosses et ses blessures.

Tiens ici, sous mes doigts, la ride de la guerre et là, la cavité de la mort de ta fille, ma mère.

J’y palpe les racines de ma propre existence.

Te toucher grand-mère, mais je n’oserais pas.

Je me suis cherchée en terre québécoise et c’est au labyrinthe de tes mystères que se trouve la plus essentielle de mes vérités.

Je le sens mais je n’en veux à personne, je suis bien ici.

Je n’ai acheté qu’un timbre pour ton pays, je sais que tu ne me répondras pas.

Grand-mère Ying, je t’aime, enfin, je le crois mais je ne souhaite pas te rencontrer.

Mon affection par courrier est plus vraie, moins exigeante.

L’illusion de ta présence en moi est plus douce qu’une rencontre redoutée.

Un jour peut-être, pour un prochain cadeau d’anniversaire, je demanderai un billet d’avion, aller et retour.

Grand-mêre Ying, un jour, un jour peut-être.

 

P-S : Dans cette vie-ci, je m’appelle Anna