Isabelle Grenier

Chère Héloïse,

Ce sera ton anniversaire dans trois minutes exactement. Je ne sais toujours pas où envoyer mes lettres ni mon amour, mais je les envoie quand même, tous les ans, comme on jette une bouteille à la mer.

Je t’imagine avec des yeux encore plus bleus aujourd’hui, des cheveux bouclés comme les miens, peut-être. Tu commences probablement à lire toute seule. Juste au moment où j’arrive à t’écrire sans faire de fautes. Dès que j’ai entendu que le français allait être ta langue maternelle, je n’ai plus jamais arrêté de l’étudier. Ça me fait sourire de penser qu’on a peut-être prononcé nos premiers mots en même temps. Tu as sûrement eu autant de mal que moi avec les r. Si j’aime autant cette langue, c’est surtout parce que je sais que ses mots dansent dans ta bouche, et ça me donne l’impression d’être plus près de toi.

Peut-être as-tu déjà appris le terme abandon. Ce mot si lourd et limité qui me pèse un peu plus à chacun de tes anniversaires. Un jour, quand tu seras plus grande, on ajustera sa définition ensemble, on y ajoutera tout l’amour qui se trouve au cœur des choix les plus déchirants. Tu comprendras que j’ai toujours été là, même quand tu ne le savais pas.

D’ici là, je te chante des berceuses qui riment avec Héloïse tous les soirs, mais c’est moi qu’elles réconfortent, lorsque je m’imagine que tu m’entends depuis ton île. Je rêve que j’ajoute un accent grave et un e à la mer qui nous sépare. Je voudrais pouvoir avoir une fraction de son ampleur pour pouvoir jouer avec toi chaque fois que tu t’y baignes.

Si j’avais su que la vie allait être aussi bienveillante à mon égard, et si j’avais eu ne serait-ce­ qu’un restant de foi au moment de ta naissance, je t’aurais gardée dans mes bras et je n’aurais plus jamais eu mal. Je t’aurais appris le langage de la peau, des sens, et du souffle, le seul qui ne contient pas de règles ni d’exceptions. Mais comme le mot regret n’est pas le plus beau de la langue française, et que j’ai du mal à le prononcer à cause du « gr » qui me reste dans la gorge, j’essaie d’opter pour l’espoir le plus souvent possible ; le r est plus doux, et il me semble que le son « oi » ouvre sur un univers de possibilités.

En attendant, je continue de t’aimer, dans ta langue maternelle pour que tu me comprennes, et dans celle du coeur, pour que tu m’entendes.

Helen xx