Marie-Claude Hansenne

Jambo Moïse!

Azali musuri? Tu vas bien? Tu vois, je me souviens de quelques mots de lingala, juste de quoi te saluer malgré le fait que petite fille, c'est la première langue que j'ai apprise alors que ta famille apprenait le français.

Moïse, j'ai sans doute joué avec tes grands-parents lorsqu'ils étaient enfants parce que suis née dans ton pays, au Congo. J'ai grandi en mangeant du manioc, des termites grillés, de la canne à sucre. J'ai fait des courses de scarabées avec Désiré, ton grand-père, j'ai donné mes poupées à Madeleine, ta grand-mère. J'allais au marché sur mon petit tricycle, suivie par ta tante Agnès. Avant d'y arriver, on entendait déjà un grand brouhaha, des rires, des palabres. Puis, au tournant, j'accélérais l'allure à la force de mes petites jambes qui tournaient comme les pales d'un ventilateur parce que je voyais les couleurs des boubous qui annonçaient le paradis, la vie dans tout ce qu'elle avait de pétillant, de joyeux.

Lorsque j'arrivais, les rangs qui entouraient les étales de branchages protégés par les toitures temporaires en feuilles de bananiers, s'entrouvraient devant l'enfant blanc et les bonjours fusaient.
- Jambo m'toto, ozali malamu? (Bonjour enfant, comment vas-tu?)
Je faisais alors le tour des échoppes, les marchandes m'offraient qui une petite banne sucrée, qui des arachides, qui une mangue, qui des goyaves. Agnès discutait avec tout le monde, elle négociait les prix de chaque produit et échangeait des nouvelles avec les commerçants, la plupart des femmes. Chaque achat rejoignait les premiers dans le panier sur sa tête. Elle se déplaçait la tête de plus en plus droite et jetait un regard royal autour d'elle, s'écriant, Kuya apa ndeke! (Viens petit oiseau!)

Ensuite, nous allions faire un tour du côté des sorciers et de leur pharmacie. Ce coin du marché me faisait peur et en même temps, la petite souris que j'étais, était intriguée. Au lieu d'être en majorité des femmes, les vendeurs étaient des hommes. Ils portaient des gris-gris de toutes sortes faits de bois, de plumes, de poils, de grains de cauris, de pièces de monnaie. Ils avaient aussi des coiffures particulières, des scarifications sur le visage et ils roulaient des yeux énormes pour se rendre plus mystérieux. C'est la raison pour laquelle je me cachais derrière Agnès, mon pouce bien enfoncé dans ma bouche pour m'éviter de crier. Les étals regorgeaient de choses étranges : des têtes de rats séchées, des crânes de phacochères, de crocodiles, de singes de toutes tailles, d'oiseaux, des carapaces de tortues. Un panneau complet servait à exposer des chauves-souris desséchées, suspendues par les pattes.
Comme j'adorais les jours de marché!

Moïse, je suis une vieille dame aujourd'hui, mais dans ton pays, j'ai vécu la plus grandiose, la plus heureuse des enfances. Je sais ce qui se passe en ce moment au Congo, mais je t'en supplie, ne le quitte pas, bats-toi, il a besoin de jeunes comme toi et d'amour. Le Congo et toi, vous resterez dans mon coeur pour l'éternité...

Marie