Maryse Esquerre

Madame Heloïse D’Omerson, éditrice,

Sujet : « C’est la faute à Moïra, déesse du destin.  Roman

Madame,

Je m’adresse à vous parce que vous êtes une jeune éditrice qui aime les nouveaux textes et se donne les moyens de les défendre.

Je suis une vieille dame indigne que l’âge rend audacieuse pour écrire un roman «osé». La décence me commanderait de renoncer, mais le risque est si beau d’écrire cette impossible histoire entre Péyo, jeune marin basque de vingt-cinq ans et Marie, dix-huit ans, Bordelaise, étudiante en droit. Un monde d’usages et de convenances les séparent, ce qui auraient dû les rendre étrangers l’un à l’autre. Et pourtant, de complicités en brèves étreintes, en rendez-vous lointains, le destin va leur offrir une liaison improbable et souveraine. Quelques jours, quelques semaines dispersées au cours d’une vie seront les étapes qui commencent avec la peau et finissent avec le cœur.

Il serait facile d’expliquer cette attirance par une complicité d’idées ou de culture, ils étaient faits pour s’ignorer. La vérité toute crue oblige à reconnaitre que seul le langage inarticulé de l’amour leur a permis de communiquer et d’abolir toutes les barrières.

L’histoire que je raconte n’existerait pas sans « le péché de turelure » (acte sexuel au 16ème siècle). C’est en se livrant à cette attirance, que mes héros se sont séduits, poursuivis à travers le monde et qu’ils n’ont jamais pu se déprendre. Dès leur rencontre fortuite sur une plage de Guétary, une sorte de magnétisme au premier regard les a foudroyés sur place. Marie ne put résister à la silhouette massive, aux cheveux bruns ébouriffés, aux grandes mains calleuses, et aux yeux comme deux éclats de mer de Péyo.

« Ils se regardent figés dans une attente presque douloureuse, et il se produit comme un transfert de pensées, d’émotions, un coup de coeur. Ils se tiennent côte-à-côte, écoutant cette marée où ils aspirent à se noyer. Déjà, ils flottent, leurs jambes ne les portent plus, ils s’arrachent leurs vêtements sans se quitter des lèvres. Ils s’explorent plus intimement, comme leurs corps se connaissent depuis toujours, ils prennent possession l’un de l’autre avec des gestes de nouveaux amants, avec une indécence délectable. Un de ces moments sans durée comme il n’en arrive que quelques fois dans l’existence. Reste à faire paraître éblouissante la magie du « truc dans le machin », l’acte le plus communément pratiqué sur cette terre. »

Et si ce n’est pour éblouir, à quoi bon écrire ? Comment capter cet espoir du ciel qui luit entre les jambes des hommes et des femmes et fait passer pour un miracle, ce tropisme mystérieux ? La retenue me recommanderait de renoncer, mais comme je porte ce roman depuis toutes ces années, je me moque de ce danger ! Et toute littérature n’est-elle pas imprudente ? Enfin, le risque était si beau d’écrire malgré tout, cette histoire insensée. Marie avait dix-huit ans quand Péyo lui est entré dans le cœur pour la vie.

Mayi Laperne.

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