Élise Jetté

Mathilde,

Dix années ont fui à la vitesse des saisons qui passent les unes sur les autres pour en effacer tous les signes.

Autant d’années ont passé avec chacune un hiver qui masque sournoisement les vents aux parfums humides de l’automne et chacune un printemps qui esquisse avec patience les heureux traits d’été. Il y a dix étés et autant d’automnes qui nous séparent et j’ai pourtant le sentiment d’avoir porté tes souliers la semaine dernière.

Je t’écris pour te dire que j’ai jeté hier ces souliers bleus aux lacets jaunes, usés par dix ans de pas hésitants.

Je t’écris pour te dire que j’ai fini mon premier roman. 301 pages.

Je veux que tu saches que plusieurs matins ont porté l’amertume du temps qui se place entre deux jours qui nous semblent voisins. La mémoire conserve une image peinte avec minutie d’un déjeuner en terrasse où la lumière parfaite perçait la brume fumante tels de grands traits d’artiste. Un matin pareil, à quelques différences près, nous revient, aussi vif. Les deux donnent l’impression d’un samedi et d’un dimanche de la même semaine. Il y a pourtant quelques années entre les deux. Le vertige se glisse dans l’entre-deux: les jours ont coulé, mais où?

Je ne veux pas enfiler à nouveau tes souliers bleus à lacets jaunes d’une marque connue à l’époque et qui aujourd’hui seraient anachroniques. Le cuir bleu est imbibé du récit de tous les chemins faciles. Il y a aussi, quelque part sous la semelle blanche, les tracés jamais choisis.

Et j’ai cru que si tes souliers reposaient sagement dans l’entrée pendant dix ans, perdurerait le dessin fragile des routes non empruntées. Un roman dans une paire de souliers.

Il y a des films, achetés en DVD à quinze ans, que je ressors souvent pour un visionnement nostalgique. Et je voudrais être la même personne que j’étais quand j’ai entendu les répliques pour la première fois. Quand je marchais dans tes souliers bleus. Quand les cartes routières pouvaient encore se plier en petits carrés, se glisser dans une poche de manteau. Je te parle d’un roman qui raconte tout ce que tu n’as pas fait, un livre de toutes les cartes qui se sont froissées dans les poches de ta veste de jean déchirée nonchalamment dans le bas, celles jamais dépliées.

J’ai écrit le livre qui parle du reste de ta vie; j’ai mis des mots sur les routes transversales où tu n’as pas posé tes chaussures à lacets jaunes.

Je te dis, Mathilde, il y a dans ton livre plus d’un poème d’amour et autant de paysages bouleversants que dans les campagnes de Turquie.

Dix années ont fui à la vitesse des saisons qui passent les unes sur les autres pour en effacer tous les signes.

Ce que tu n’as pas vu, ce que tu n’as pas touché ni senti se couche avec grâce sur toutes les pages noircies par les jours suspendus et jamais saisis.

Il y a 301 pages. La dernière est vide.

Mathilde

500 mots