Antoine Desjardins

Note aux lecteurs
La lettre qui suit est écrite intentionnellement dans un style romantique s’apparentant à celui des classiques de la littérature fantastique, tels que ceux de Gautier, Poe ou de l’Isle-Adam. Bien que cette démarche puisse étonner, je crois avoir respecté le thème proposé et j’espère de tout cœur que ce court texte, mariant la prose, la poésie et l’art de la correspondance, saura vous plaire par son caractère distinctif.

Au plaisir,
A.D.

Cher Édouard,

après des semaines d’un silence qui a dû vous inquiéter, je vous écris pour vous annoncer qu’un phénomène singulier empêchera mon nouveau roman de jamais voir le jour. Il n’y a qu’à vous, mon fidèle éditeur, que je puisse confier cette histoire sans queue ni tête. Peut-être me croirez-vous devenu fou, mais, je vous en conjure, lisez ceci jusqu’au bout, avec la confiance aveugle que vous m’avez toujours accordée.

Tout a commencé en juin dernier, lorsque je me rendis chez l’imprimeur récupérer la première copie de mon manuscrit. Rarement me suis-je senti aussi fébrile qu’à l’instant où je le saisis entre mes mains ! À ma sortie de la boutique, plutôt que de vous l’apporter directement tel que convenu, je décidai de m’allonger dans un parc pour en survoler quelques pages, question de savourer le moment. Or, dès la première ligne, une certitude horrible me retourna les tripes.

Ce livre n’était pas le mien.

Je tournai et retournai les pages. Il s’agissait bien de mon récit, de mes phrases, mais quelqu’un, quelque chose, s’était introduit dans mes mots, soudain méconnaissables.

Affolé, je courus jusque chez moi pour observer le manuscrit de plus près. Chacune de ses lettres frémissait, remuée par une pulsation animale. Par les infimes espaces entre les mots se glissait un souffle tiède dont la caresse envahissait mon corps tout entier. Les mots entrouverts répandaient les arômes délicats d’un pommetier en fleurs, les virgules flottaient en apesanteur, les pages blanches me rafraîchissaient de leurs étendues silencieuses et le temps … le temps, au lieu de s’évaporer comme d’ordinaire, se condensait, suspendu au-dessus des feuillets en de fines larmes grisâtres. Fasciné, je voulus m’en abreuver, mais dès que j’approchai mes lèvres des gouttelettes, elles s’échouèrent, formant une flaque de mercure à la surface du papier. Sur ce miroir liquide se profila un visage inconnu, aux os saillants, au teint verdâtre et au regard éteint, qu’instinctivement je devinai être le mien. Terrifié par cet horrible reflet, je basculai sur ma chaise et perdis connaissance.

À mon réveil, je constatai que le parasite en gestation dans mon livre s’était échappé. Les feuillets étaient éventrés comme la carapace d’un insecte après la mue et une traînée d’encre noirâtre encore humide s’étendait de mon pupitre jusqu’à la fenêtre entrouverte.

Durant des semaines, j’ai recherché cette créature étrange à travers la ville. En vain.

Ce matin, enfin, j’ai compris. Elle n’est guère disparue, seulement dispersée, comme le pollen par jour de grand vent. Posée çà et là, elle s’offre à qui sait l’accueillir. N’avez-vous pas, ces derniers temps, ressenti comme moi votre cœur s’entailler, doucement écorché par les enfants aux genoux poussiéreux, le rire d’un mendiant ou le parfum sucré d’une vieille dame ? N’avez-vous pas remarqué, dissimulé derrière chaque chose, un double-fond d’une beauté insoupçonnée ?

Édouard, ne soyez pas triste. Nous ne publierons jamais mon roman, mais je crois, je sens, qu’il a redonné vie à une espèce depuis longtemps éteinte.

Celle que nos ancêtres appelaient poésie.
Noah
(498 mots)