Sylvie Garcia

Delhi, le 7 juillet 2016

 

Bonjour à tous,

J’ai confié à Jean-Pierre la mission de vous réunir. Je lui ai demandé de taire le but de la rencontre, sans quoi je sais pertinemment que vous ne seriez pas venu. — Je t’entends Myriam! Traitre! Tu es injuste. Jean-Pierre n’est que le messager. — Non, Marc, il n’est pas mon chouchou, mais il est très certainement le plus responsable de vous tous. Calmez-vous et écoutez, s’il vous plaît, c’est important! Vous pourrez continuer à me haïr à votre guise après, si tel est votre choix.

Je vous concède que mon départ fut brutal. Après une année de cohabitation dans une proximité quasi incestueuse, je me suis enfuie sans un adieu. Je n’ai aucune excuse, sinon qu’il le fallait. J’ai eu mal, très mal. — Josée, ça ne te ressemble pas ce bien fait pour toi! Sous tes airs bourrus, tu as le cœur aussi tendre qu’une éponge prête à se gorger du moindre épanchement affectif. Comme Jean-Pierre vous le fait surement remarquer en cet instant précis, on n’y arrivera pas si vous l’interrompez constamment.

Un gros oiseau d’acier m’a déposé à des milliers de kilomètres de vous. Les premières semaines, enfin débarrassée des squatteurs qui s’étaient emparés de ma vie, je me suis sentie libre. Dans une insouciance infinie, je pensais avoir définitivement clos le chapitre de notre relation tumultueuse. Ma béatitude fut de courte durée. D’abord, timidement, puis effrontément; vous êtes réapparus. Au marché, Myriam, sous les traits d’une belle Indienne qui négociait âprement ses achats; sur le porche d’un restaurant, Josée, dans le regard implorant d’une mendiante; au bar de l’hôtel, Marc, en touriste ivre et bagarreur; à l’entrée d’un temple, Jean-Pierre, dans le sourire bienveillant d’un moine bouddhiste. Au détour de chaque rue, un de vous m’attendait. J’ai bien tenté de m’étourdir en compagnie de voyageurs de passage, mais les manifestations de vos réincarnations m’obsédaient.

Ce jour fatidique, lorsque j’ai tapé, en caractère gras, et comble de l’insolence, en lettres détachées, le mot F I N, j’étais exténuée. Sur le coup, je fus envahie d’une grande satisfaction. Je me félicitais d’avoir enfin repris les rênes de ma destinée. C’était, je le sais aujourd’hui, sous-estimer la force des liens qui nous unissent. Comme une mère traine des petits passagers clandestins où qu’elle aille, il m’est impossible d’être seule, surtout en votre absence.

Mes très chers et indisciplinés personnages, je vous annonce solennellement que j’ai obtenu le feu vert de mon éditeur pour un tome 2. Vous êtes, Josée, Myriam, Marc et Jean-Pierre, cordialement invités à revenir saccager ma vie sociale et troubler mon sommeil. J’ai besoin de vos rires, de vos coups de gueule et de cet instinct de meute qui nous animent. Êtes-vous partants pour une autre aventure? Cette fois, nous aurons l’Inde pour trame de fond. Excitant, non?

Affectueusement,

 

Jeanne